Lire et entendre «La Supplication» de Svetlana Alexievitch

 

 

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Bosquet de la Fraternité (3)

 

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sélénites la Supplication

 

 

« On fait partie du peuple de Tchernobyl dès lors qu’on a lu La Supplication» nous confie pudiquement Bruno Boussagol- peu après l’évènement à vocation internationale qu’il vient de mettre sur pied.

35 ans ont passé depuis l’accident survenu le 26 avril 1985 à Pripriat, à 18km de Tchernobyl, avec l’explosion d’un réacteur de la centrale nucléaire basée dans l’ex République Socialiste Soviétique d’Ukraine. Les 25 et 26 avril dernier, la lecture du prologue de La Supplication de Svetlana Alexievitch irradiait le monde presque en temps réel, jusque dans les lieux les plus improbables. Retransmis sur des radios, des plate-formes et des réseaux sociaux, dans les lieux les plus improbables, un chœur cosmopolite de 250 lectrices émues disait la monstruosité du fait nucléaire. Le texte de Svetlana Alexievitch a résonné dans 15 pays, de la Russie aux États-Unis en passant par le Japon et l’Europe, jusqu’au Pérou et en Bolivie, via Helsinki, Istanbul... soient 125 lectures en 10 langues différentes, et en quatre lieux dans les Vosges.

 

« La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l‘apocalypse » est un ouvrage paru en Russe en 1997, un recueil de témoignages en forme de monologues radioactifs jusque dans la moelle des mots, questionnant le pouvoir autant que l’humanité entière dans son rapport avec son environnement. Sa lecture à l’époque avait bouleversé la vie de Bruno Boussagol, un metteur en scène qui n’en est pas à son premier coup d’éclat militant. Il aura fallut quatre mois de travail intensif, souvent nocturne, à l’équipe de pilotage pour mettre sur pied ce « gigantesque hymne à l’amour », dont l’organisation s’est conclue en dernière semaine par un feu d’artifice de lectures annoncées, fusant de toute part.

 

Yumi Célia est une jeune artiste aux origines italo-japonaise, née à Montréal, titulaire d’un doctorat en géosciences à l’Université de Lorraine, qui prépare avec la Cie nancéienne Omnibus un spectacle vidéo-musical sur la mémoire des catastrophes nucléaires. Elle était en résidence de création quand elle a coordonné l’Appel du 26 avril, avec le précieux concours d’André Larivière, « anti-nuc’ » viscéral au long cours, natif du Québec lui aussi, qui affiche quatre décennies de militantisme, incluant de longs jeûnes militants dont le premier dura 40 jours à San Francisco ! Tous deux apportaient leur soutien à Bruno Boussagol -cet avant-gardiste tapageur qui adaptait Despentes et Houellebecq bien avant leur heure- maître d’œuvre d’une aventure exceptionnelle, en plein confinement de culture, pour ne pas oublier les enfants de Tchernobyl.

 

Une vérité dissimulée

 

Svetlana Alexievitch, nous l’évoquions dans un précédent article, c’est l’écrivaine journaliste russe, puis biélorusse après le démantèlement de l’URSS, qui s’est ponctuellement défaite de ses droits d’autrice de La Supplication, pour commémorer les 35 ans de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Pas à pas, elle constitue « l'archive subjective et souterraine de la Russie contemporaine ». Ce témoignage inouï sur le monde après Tchernobyl reste confidentiel en Biélorussie, où les autorités dissimulent encore et toujours la vérité sur la catastrophe. Régulièrement attaquée par le régime qui l'accuse d'être un agent de la CIA, Svetlana Alexievitch vit en Allemagne et collecterait dès lors les témoignages des lectrices qui ont répondu à l’Appel du 26 avril. Son œuvre « La Supplication » est le fruit de trois ans d’enquête auprès des victimes principales de cet accident nucléaire, dont l’autrice n’est pas épargnée. 17 ans avant qu’elle reçoive enfin le prix Nobel de littérature en 2015, le talentueux journaliste Michel Polac décédé en 2012 évoquait dans une chronique qui s’achève en larmes un livre « exceptionnel (…) terrifiant (…) une grande œuvre d’art, un chef d’œuvre (d’) une force, une beauté, une profondeur comme les grands textes de Dostoïevski, de la grande littérature russe (...) dans un style étonnant (où)  elle a réécrit des témoignages, avec des monologues dignes de la tragédie grecque (ou) de Shakespeare »... « en lisant ça, vous êtes noués… l’apocalypse il est là… ils ont fait disparaître toutes les traces » (archive ina.fr)

 

 

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Sept femmes au bord de l’étang des Fées au Bosquet de la Fraternité

 

La lecture dans les Hautes-Vosges a eu lieu au Bosquet de la Fraternité, à Saulxures-sur-Moselotte, près du monolithe érigé pour le bicentenaire de la Révolution française, au bord de l'étang des Fées. Accompagnées par le violoniste Jean-Claude Luçon, sept femmes dans les Hautes-Vosges lisaient dans l’après midi du 25 avril le prologue de « la Supplication ». En symbiose avec la Nature, sans public ni journalistes, sous l’égide d’Évelyne Defez, Raïssa Charton, Isabelle Arnoud, Catarina Osorio de Castro (qui a suscité une lecture au Portugal), Lulu Génin, Maguy Louis et Pascale Pfeiffer ont fait vibrer les pierres et l’étang. Amenant le début et la fin du prologue de La Supplication, la voix de Raïssa, biélorusse exilée en France, a résonné de vérité sur ce texte qu’elle avait d’abord découvert dans sa version russe.

 

Liquidateur à Tchernobyl

 

En effet en 1985 son premier mari, militaire réserviste, est envoyé sur les lieux six mois après le drame, dans un mouvement de rotation du personnel. Comme d’autres liquidateurs, il a été chargé de décontaminer le site de la centrale nucléaire après l’explosion du réacteur atomique, et il a travaillé six mois durant dans cette petite ville fantôme au nord de l’Ukraine. Il n’est pas seulement malade des radiations mais aussi d’avoir vu dépérir et mourir nombre de ses collègues. Bien-sûr leur histoire est différente de celle du jeune couple de « La Supplication » - Lioussia et Vassenka, dont l’amour transcende les 14 jours d’agonie du malheureux sapeur- pompier littéralement transformé en réacteur, comme les autres, tellement radioactif qu’on ne peut pas l’approcher-mais comment Raïssa pourrait-elle oublier sa visite à son mari, par amour,  lors d’un séjour d’une semaine sur les lieux hautement radioactifs de Tchernobyl, avec leurs deux enfants ?

 

Sur la Place des Vosges et dans une librairie

 

La lecture dans notre département s’est poursuivie le lendemain à Épinal dans la journée du 26 avril : Jean-Luc Tonnerieux avec l’association « Vosges Alternative au Nucléaire » y organisait deux lectures, pour un public d’une dizaine de sympathisants, dont Jean-Louis Didelot, le prêtre spinalien de toutes les luttes humanistes et environnementales... Trois lectrices se sont relayées sur la Place des Vosges et à la librairie « Le Quai des Mots » pour transmettre ce texte « tellement poignant » qu’il serait inconcevable de l’aborder sans une grande humilité : Marie-Michèle Salomon, Mireille Géhin et Claire Scharschmidt. Rappelons qu’en 2016 pour les 30 ans de Tchernobyl, le VAN avait invité à la salle des fêtes de Darnieulles la compagnie de Clermont-Ferrand Brut de Béton. Le texte nu, dépouillé de tout apparat, la comédienne Nathalie Vannereau interprétait avec maestria le prologue de « La Supplication ».

 

Au salon des sélénites, en retransmission radiophonique et sur la plate-forme discord

 

Le soir-même aux Sélénites, un trio de lecture musicale faisant fi du couvre-feu s’est crée avec Marie-Pascale Gaudé, l’organisatrice de ce salon de la pleine lune un tantinet loufoque et décalé, né entre deux confinements. Elle joignait sa voix à celle de la comédienne spinalienne Amélie Armao, toutes deux accompagnées par la violoncelliste de Mirecourt Hélène Schneider. Celle-ci apportait en saupoudrage quelques tirés poussés d’archet, avec un effet de bruitage dissonant qui pouvait rappeler la musique contemporaine de Steve Reich. Une lecture originale, parfois en écho, avec des mots répercutés par endroit : les deux lectrices se sont « passé » le texte à l’instinct, sans filet, dans une improvisation retransmise sur Radio Gué Mozot, et partagée avec les Sélénites de la super-lune rose. La musicienne clôtura la co-lecture au pardessus de viole avec "Lachrimae Antiquae" de John Dowland, et enfin au violoncelle avec Cant dell Ocells (le chant des oiseaux), un chant traditionnel catalan arrangé par Pablo Casals.

Ainsi dans 15 pays du monde et principalement en France, en Belgique et en Suisse, un chœur de 250 lectrices a dit cet indicible, presque simultanément, en 125 lectures et en 10 langues différentes, sur l’idée originale de Bruno Boussagol, le metteur en scène underground et subversif qui avait régalé les Sélénites en février dernier. (Retrouvez Brio La Déboussol Plein feux sur la rampe mariepascale.fr). 

 

Tchernobyl, avec tout le déni qui l’entoure comme un nuage statique d’enfumade politique quand il s’agit de nier les malformations de naissance, les morts et les maladies, est un drame qui dure et perdure. Dans les régions les plus touchées par le nuage radioactif, les populations restent contaminées par le Césium 137, cet élément radioactif qui n’existe pas à l’état naturel. Et les gigantesques incendies de forêt amenés par le réchauffement climatique amplifient la radioactivité.

 

Marianne Desvosges

 

légendes photos :

 

-7 femmes au bosquet de la Fraternité à Saulxures sur Moselotte, près du bassin de la Paix

-Raissa Charton, d’origine biélorusse comme l’écrivaine Svetlana Alexievitch , a introduit et conclu le texte en Russe

-Place des Vosges et dans une librairie à Épinal : Marie-Michèle Salomon, et Claire Scharschmidt et Mireille Géhin (photo actu88)

-Hélène Schneider, Marie-Pascale Gaudé et Amélie Armao le 26 avril 2021 , ouvraient la 9ème sélénite de la super-lune rose.

 

Réaction à chaud du metteur en scène Bruno Boussagol au lendemain de cet énorme partage:«Il y a une vingtaine d’années, ma vie a vraiment changé avec cette première lecture. Nous avons un peu vécu ce que les gens vivent dans les zones contaminées (parti sur place pour y monter sa pièce NDLA). Une conscience réelle quoique diffuse du danger dans lequel ils vivent et comme le montre votre photo de la tendresse rude et joyeuse et de la solidarité » (cf. chronique des Sélénites dans l’Écho des Vosges du 20/05 : « Message de la Terre Mère aux Sélénites radioactifs »)

Son coéquipier et ami de longue date, antinucléaire viscéral au long cours, André Larivière :« Nous avons fait appel au c(h)oeur des femmes. Il va sans dire qu’elles ont répondu présentes! Merci infiniment d’être là ! ».

 

Rendez-vous le 26 mai 21 h sur discord pour celles et ceux qui le souhaitent, avec mise au point la veille, 24h avant, le 25 mai à 21 h, pour les détails techniques!
... jusqu'à la Lune!
 
Marie Pascale

 

la comédienne Nathalie Vannereau devant Tchernobyl en 2006 interprétant cet extrait de La Supplication de Svetlana Alexievitch.

 

Nathalie Vannereau (3)

 
PS: Un survol des sélénites est toujours possible en attendant ma dernière chronique (j'ai dû laisser refroidir le moteur)