Ce témoigage très partagé sur Face Book d'un des soigants applaudis chaque soir
Baptiste Beaulieu

Venir, lire la litanie de personnes endeuillées, avoir peur en partant au boulot, avoir l’impression d’être une boule qui tourne avec d’autres boules dans une loterie infernale où personne ne veut être choisi.
Je n’ai plus d’ongles, je me les ronge au sang.
Parce que y a un truc qu’ils ne vous disent pas avec leur narratif à la con autour de l’héroïsme des soignants etc : tu te chies dessus. J’ai jamais eu aussi mal au ventre de ma vie. Et j’ai peur. Et j’ai envie de pleurer. Alors allez bien vous faire cuire le cul avec votre propagande héroïque de mes couilles.
On se sacrifie pas, on est sacrifié. Par des politiques libérales inhumaines. Qui vont refaire l’Histoire après.
J’ai mal au ventre je suis déprimé et j’ai peur.
Je suis dégoûté. Et j’ai la haine contre celles et ceux derrière leurs ordis qui sont déjà en train de refaire l’histoire. « Oui mais non, mais le gouvernement fait du mieux qu’il peut, et bla-bla-bla »
Y a littéralement des soignants qui portent des sacs poubelles en guise de blouse, ou la police qui réquisitionne des voiles d’hivernage pour confectionner des blouses de fortune, mais non ! Y a Jean-Thierry Macronie qui sait, lui ! Il n’a pas foutu un pied à l’hosto depuis la crise mais il est là, lui, toujours prêt pour faire la retape de ce gouvernement qui matraquait les soignants manifestants y a même pas trois mois...
Petit planqué repu de lui-même et de ses consanguinités sociales.
J’ai envie de chier et pleurer tout le temps.
Héros mon cul.
Je pense à ce medecin en EHPAD au bord des larmes, qui est aussi mon ami. Il a reçu des instructions détaillant des protocoles de sédations terminales pour ses patients. Le problème ce n’est pas la sédation, c’est très bien d’accompagner les gens jusqu’au bout. Le problème c’est d’accompagner un patient qui -tout âgé qu’il est- aurait quand même eu droit en « temps normal » à une tentative de réanimation. Et ça meurt seul en EHPAD sans sa famille. Et c’est enterré seul.
J’ai envie de chier et pleurer tout le temps.
Héros mon cul.
(le plus dramatiquement drôle dans cette histoire ? Les instructions que mon pote a reçu pour les sédation terminale utilisent des médicaments qui ne sont plus sur le marché depuis cinq ans, et vive la France !)
En nous traitant en héros ils nous confisquent le droit d’avoir peur, et nous renvoient au silence.
Un héros ne dit pas qu’il a peur.
Il ne dit pas qu’il se chie dessus.
Il ne dit pas qu’il préférerait une blouse/masque plutôt que des louanges grotesques.
Héroïser c’est silencer.