Odile Kennel

 

C’est au moment précis où il s’est cru enfin hors d’atteinte – ou presque – que l’ultime épreuve l’attendait. Un dernier effort, assurer sa prise, pousser sur les jambes, orteils crispés sur un relief infime de la paroi, tirer sur les biceps tétanisés, sur les doigts et les ongles qui ripent sur la roche friable du sommet. Et soudain découvrir en face de lui un sombre gouffre où s’allument des yeux rouges.
Ils (qu’entend-il par « ils » ?) ne pourront pas le suivre jusqu’ici. Avec un peu de chance. Pourtant, il sait, il a toujours su les cavernes peuplées de monstres ataviques ou de mythes incarnés. Jamais il n’a pu comprendre ceux qui se noient dans les faux-semblants, ceux qui s’effraient de reflets dans le noir. Pas plus que ceux qui croient que la pleine lumière cache davantage d’horreurs encore, qu’il faut fuir à tout prix.
Il est des gouffres clairs que tous croient impossibles.
Malheureusement pour lui, il n’a jamais pu choisir son camp, puisqu’il n’y a pas – officiellement –, de troisième voie. Voilà qu’il se prend pour un dieu du crépuscule, à présent !
Et si c’était lui le monstre qu’il croyait fuir ? Dans quel camp la peur, dans quel œil ? Qui lâchera le premier ? Lui ou lui ? C’est illusoire de vouloir prendre pied sur le chemin de ronde pour jouer les sentinelles. Aléatoire et très éphémère, aussi, en admettant que quelqu’un y soit un jour parvenu. Écrire, se dit-il, c’est se retrouver entre deux monstres, entre deux mondes dans cette périlleuse position qu’il faut tenir, surtout si elle est intenable. Mais ça vaut tout de même mieux que d’arriver dans un monde où il ne sait pas où sont les tigres.

 A suivre...