Odile Kennel, publie quotidiennement sur Face Book ses épisodes étranges : ici dans ce blog par deux, pour, lui disions nous, altérer - erratum; alterner ! ..les auteurs, nous dit :

 

« altérer les auteurs », j’aime bien aussi ! dans le sens de leur donner la soif d’écrire ?

Et, oui, je serais ravie que les autres lecteurs, auteurs, écrivants, puissent s’inspirer de ces « enluminures », tout ou partie, les prolonger, y picorer des mots çà et là pour reconstruire leur propre vision, rêve, poème, réflexion, etc."

Les deux dernières touches....

 

Le saltimbanque s’est progressivement matérialisé, les doigts sur la flûte qu’on entendait déjà depuis quelque temps. C’est comme si c’était la musique qui avait engendré le musicien, et non l’inverse. Mince, cheveux longs, il est vêtu d’un pantalon de coutil bleu, et d’un tricot à collerette rouge sombre dont les manches sont resserrées au niveau du poignet. Poulaines brunes, ceinture de flanelle et chapeau à larges bords complètent son habillement. De loin, il a l’air très jeune ; quand il s’approche, difficile de lui donner un âge. En bandoulière il porte une grande besace informe qui semble vide. Un essaim d’armes blanches et grises, poignards, dagues, sabres, épées, fleurets, carreaux, flèches, alènes, forets, épieux, lames de faux, couteaux, dards, coupe-coupe, machettes, serpes, glaives, rapières, cimeterres, yatagans, kriss, lances, canifs, crans d’arrêt, l’escorte. À chaque pause, entre deux mesures, entre deux phrases, la nuée se rapproche dangereusement, prête à se planter dans son dos, faisant entendre un cliquetis ferraillant dont le volume, à peine audible au départ, grandit de façon exponentielle, mais il n’a pas l’air de s’en inquiéter. La collecteuse le contemple, le voyant déjà cloué sur les portes des granges et des châteaux tel un chat huant de mauvais augure. Ça s’est déjà produit ; ça arrivera encore : il suffit qu’on cesse de l’écouter, qu'on lui ferme la porte, et il se retrouve aussitôt crucifié par les lames chasseresses qui le suivent partout. Elle le sait.

À cheval sur un poisson soluble nommé Personne, chapeau ! Mais la navigation reste dangereuse : questions mal posées qui déchirent la bouche, crocs de boucher qu’on ne peut leurrer bien longtemps. Le fish-boy doit changer de monture – celle-ci est bien trop colorée, trop visiblement anticonstitutionnelle, avec sa livrée de clown ! – mais il hésite. Doit-il choisir la discrétion lente d’un hippocampe feuillu, ou la vitesse du poisson le plus rapide de toutes les mers, l’espadon voilier ? Justement, l’empereur éventail croise à proximité ; le drapé bleu nuit de la vaste nageoire dorsale fascine le piscidux. Jamais il n’a vu un aussi beau bolide. Reste à le convaincre. (inutile de vouloir le dresser, c’est impossible) Il lui faut d’abord s’éloigner des tortures qui peuplent l’entre deux eaux, autant que faire se peut. Il berne l’une, la coiffant de son Stetson, en trompe une deuxième avec sa lavallière, en mystifie une troisième à l’aide de son gilet, en dupe une quatrième et une cinquième en leur lançant ses bottes et ses éperons… Aveuglées, cherchant à se dépouiller l’une l’autre de sa prise, les questions se ferment, devenant pratiquement inoffensives.
A suivre...