Odile Kennel  ( voir Textes du 2 avril ) continue l'écriture de son roman, par touches éclatantes et étranges 

 

Son invitation au voyage, quotidienne sur Face Book, comme des bouteilles à la mer, ces touches étranges d'un puzzle qu'elle présente ainsi, connaissant déjà peut-être leur place , ou bien les poussant à leur aventure propre avant de les rassembler ?  tout celà  percute, interroge, en ces temps  .Certain(e) s disent le Printemps, malgré tout, le Courage, il en faut . Certes . Elle a choisi elle une exploration intemporelle et subconsciente des plus profondes, baroque, poétique, même et par le terrible . Comme Lautréamont, Lovecraft . Creuser cette voie , voix intérieure, à l'heure où les barrières du confinement intérieur voudraient nous emprisonner ...

Son écriture est une immersion ....vers l'inconnu passionnant .

Il ne fallait pas ! Vraiment il ne fallait pas. Le loup qui me dévore les intérieurs ne fera qu’une bouchée de ta confiture de fraises des bois. (ton panier est bien joli) Il dira qu’elle n’est pas si bonne qu’autrefois. Il dira que du sucre, il ne m’en faut pas. Il ne m’épargne guère, tu sais, il ne me passe rien, mon fichu mal noué, mes cheveux mauves, mes lunettes tombées sur le tapis, mon dentier, mon chemisier et ses taches de sauce, mon sonotone sans piles, qu’il appelle « aide auditive », pareil que les autres, comme si ce qu’ils avaient à dire pouvait m’intéresser. Ma rotule de plastique, ma hanche d’acier, ma pile cardiaque. Mon corset, mon déambulateur. S’ils pouvaient me lobotomiser ils ne se gêneraient pas. Ma folie, c’est la seule chose en moi que je ne renie pas. Ma folie, c’est moi.
S’ils pouvaient me couper en deux, extraire toutes ce tripes qui m’empêchent de respirer correctement… je préfèrerais, et de loin. Qu’ils gardent leurs remèdes inefficaces, leurs potions, leurs tisanes, leurs eaux croupies, leurs cafés insipides et tièdes, leurs poudres de perlimpinpin, leurs philtres – ou leurs filtres ? je n’en sais plus rien au juste –, leurs cachets, leurs comprimés, leurs gélules, leurs gouttes. Cesser de m’obliger à marcher pour n’aller nulle part.
Emmène-moi en forêt, cheville-moi la bobinette au tronc d’un grand chêne, lance sur moi le Grand Veneur, son couteau aiguisé et sa meute chasseresse, couche-moi dans un val avec deux trous rouges au côté.
S’il te plaît.

 

Un autre moment...repris de Face Book

 

 

Sur la mer fouettée d’écume et de glace, le coracle cherche à empêcher les sables temporels de toucher la surface de l’eau. La technique – ancestrale – consiste à positionner la coque de telle manière que les grains se pyramident, s’agglomèrent, se dessèchent et se soudent. Le quatrième pentaèdre commence à former sa pointe sommitale ; dès que le cinquième sera terminé, le bateau devra laisser un autre contenant le remplacer, s’en aller, accoster les Morts Rivages, attendre qu’on décharge les cristaux géants. Ceux qui émergeaient jadis des Stérilités mornes, formés en dieux de vengeance, prunelles d’obsidienne et de silex, qu’on a mis à bas, qu’on a brisés dans un silence abject, personne n’en parle jamais. Ceux-là gardaient pourtant figure humaine. Ceux qui aujourd’hui les ont remplacés, à peine cachés sous l’eau épaissie, servent d’yeux aux gardiens monstrueux des profondeurs, pour mieux déchirer la coque des navires inconscients, les vaisseaux fantômes qui saignent les forces vives oubliées du peuple agonisant sur les ponts promenade en croyant s’y endormir et rêver, les morts-vivants valsant sur le parquet ciré des salles de bal élisabéthaines, les zombies jouant dans les casinos honteux où rôdent le vice et la démesure, doigts crochés sur le velours des tables, crispés sur une dernière mise : pas question de perdre son argent. La croisière servile s’abîme dans l’indifférence générale, s’en va lentement sombrer au large.