Odile Kennel ( voir ce blog au 27 mars ) écrit chaque jour une page ..de son nouveau roman

 

En voici deux , livrées sur Face Book.

Beaucoup de ses ancêtres furent pendus à la plus haute vergue ; l’un d’eux s’est longtemps balancé à l’entrée du Port, servant de perchoir aux goélands et aux corbeaux qui fouillaient ses orbites de leur bec. Jusqu’à ce que ses chairs pourrissent et se détachent de ses os. Jusqu’à tomber en morceaux. Alors, c’est dire si le pirate des Terres Intérieures est imbattable au sujet des cordes, des filins, des ralingues, des lacets, des câbles, des étais, des ficelles, des écoutes ! Oexmelin, selon lui descendant du célèbre chirurgien des flibustiers, a racheté une corderie détraquée et y passe des journées entières, traquant les traces de sang ou de boucan imaginaires sur les bobines qui sont restées entassées un peu partout. Ce que le Pendu de Nuit préfère, ce sont les épaisses cordes de chanvre qui ont perdu leur lissé initial et dont on voit qu’elles ont déjà servi. Il les déroule, les roule à nouveau, les love comme des serpents assoupis, en ceint une belle captive qu’il étouffe avec langueur. Après deux ou trois ans, il s’est créé un haut castelet, avec cintres et marionnettes grandeur nature en suspension. D’autres belles de jour sont entortillées horizontalement : ses sirènes. Celles-ci, il peut les faire durer, car le mécanisme de torsion des carets est très démultiplié. Et puis, sur toute la longueur de l’entortillage, il y a beaucoup d’espace pour de nouvelles figures de proue semi-vivantes, de quoi voir venir… Longuement, le Pirate des Terres Intérieures arpente le dispositif d’un bout à l’autre, et retour, se campe devant l’écumoire, mire ses proies à travers les trous, et donne un quart de tour au volant. Il nettoiera les fluides écoulés quelques heures plus tard ; pour le moment, il se repaît du chant de mort sirénien…

 

Sur la mer fouettée d’écume et de glace, le coracle cherche à empêcher les sables temporels de toucher la surface de l’eau. La technique – ancestrale – consiste à positionner la coque de telle manière que les grains se pyramident, s’agglomèrent, se dessèchent et se soudent. Le quatrième pentaèdre commence à former sa pointe sommitale ; dès que le cinquième sera terminé, le bateau devra laisser un autre contenant le remplacer, s’en aller, accoster les Morts Rivages, attendre qu’on décharge les cristaux géants. Ceux qui émergeaient jadis des Stérilités mornes, formés en dieux de vengeance, prunelles d’obsidienne et de silex, qu’on a mis à bas, qu’on a brisés dans un silence abject, personne n’en parle jamais. Ceux-là gardaient pourtant figure humaine. Ceux qui aujourd’hui les ont remplacés, à peine cachés sous l’eau épaissie, servent d’yeux aux gardiens monstrueux des profondeurs, pour mieux déchirer la coque des navires inconscients, les vaisseaux fantômes qui saignent les forces vives oubliées du peuple agonisant sur les ponts promenade en croyant s’y endormir et rêver, les morts-vivants valsant sur le parquet ciré des salles de bal élisabéthaines, les zombies jouant dans les casinos honteux où rôdent le vice et la démesure, doigts crochés sur le velours des tables, crispés sur une dernière mise : pas question de perdre son argent. La croisière servile s’abîme dans l’indifférence générale, s’en va lentement sombrer au large.

Avec Odile, dans un échange, nous éviquions Lautréamont, et les Chants de Maldoror, redonnés cette semaine sur France Culture, ainsi que bien sûrTolkien